Francophonie
 e t   humanisme
C'est Léopold Sédar Senghor qui a, sans doute, donné la définition la plus pertinente de la francophonie "... c'est cet humanisme intégral qui se tisse autour de la Terre : cette symbiose des énergies dormantes de tous les continents, de toutes les races qui se réveillent à leur chaleur complémentaire."
Antoine COURBAN

 

A l'âge des réseaux et des super-réseaux qui tissent autour de la terre les mailles de la globalisation à laquelle personne ne semble pouvoir se soustraire, vouloir rappeler les valeurs de l'humanisme, de sa vision du monde faite d'universalisme et d'égalité, n'est pas une coquetterie intellectuelle mais un devoir pour tout homme soucieux de la survie de la civilisation. Oui, c'est en termes de civilisation que les enjeux culturels de notre monde actuel doivent être posés et analysés. La culture n'est plus perçue comme une activité élégante, réservée à quelques beaux esprits et quelques désoeuvrés. La culture est devenue un enjeu de taille du monde actuel. La résistance, plus ou moins confuse, plus ou moins explicite, aux différentes formes de la globalisation porte essentiellement sur la dimension culturelle de cette dernière. Les sociétés humaines, à tort ou à raison, ont peur de perdre leurs identités respectives en s'uniformisant dans la culture dominante, d'où la tentation de repli sur les particularismes. Par une incroyable ironie du sort, la globalisation a déjà perdu la bataille de l'uniformisation culturelle, avant d'avoir achevé son programme économique et politique. Une des raisons de ce constat résiderait dans ce manque d'humanisme que nous croyons percevoir dans la culture contemporaine. Cependant, le repli vers l'enclos communautaire n'est pas dénué d'effets pervers puisqu'il ouvre la voie aux crispations de nature totalitaire, excluant toute altérité, donc tout humanisme car ne tenant pas compte de ce "génie du territoire" si cher à Jacques Beauchard.

Sans le génie du territoire, l'espace de la Cité serait lettre morte et aucune règle du droit, aucune vie démocratique ne pourraient venir réguler le lien social. Ce dernier demeurerait tributaire des allégeances et ne résulterait pas d'une appartenance, d'une inscription dans un espace de liberté permettant à l'individu de se mouvoir dans le cadre d'un territoire ouvert, où les différentes stratifications de l'histoire construisent un patrimoine, lui-même garant des multiples identités qui le constituent. Voilà pourquoi, la meilleure protection face à la globalisation réside dans une "Ethique de la diversité" que seule peut permettre d'entrevoir une échelle de valeurs centrée sur l'homme en tant qu'espace de liberté. Il est difficile de pourvoir définir l'humanisme, ce terme ayant été tellement galvaudé par toutes les idéologies et les régimes qu'elles ont enfantés et qui ont porté les pires atteintes à la personne humaine au nom de ce même humanisme. Néanmoins, il serait regrettable de devoir reconnaître dans l'humanisme une simple catégorie académique où se retrouvent des spécialistes de textes anciens.

L'humanisme n'est pas un slogan et encore moins une idéologie. En tant qu'éthique de la diversité, c'est sans doute la valeur centrale de la civilisation. Il est indéniable que la globalisation actuelle, dans son holisme totalisant et uniformisant, charrie avec elle une profonde crise de civilisation. Cependant, nous avons la chance d'avoir à notre disposition une culture de civilisation, la culture française, faite d'esprit universel et entièrement fondée sur cette éthique de la diversité, elle même respectueuse de toutes les identités. Si, comme le rappelle Aristote, la diversité fonde l'unité, cela implique que la défense de la diversité est une nécessité afin de maintenir une tension créatrice, donc un élan de vie, au sein de toute cité.

Il ne s'agit pas ici de deux modèles de cité mais plutôt de deux mondes, de deux conceptions qui semblent, à première vue, radicalement opposées. L'éthique de la diversité ne semble pas caractériser la culture dominante actuelle. Par contre, cette même diversité demeure partagée par d'autres espaces culturels parmi lesquels l'espace francophone émerge avec une particulière pertinence. L'humanisme n'est certes pas l'apanage des francophones ni l'esprit universel une exclusivité de la francophonie. Néanmoins, la culture française forme un tout cohérent dont les choix éthiques illustrent, avec une particulière pertinence, cet amour de la diversité et du partage au sein de l'universel. C'est pourquoi, elle est la mieux armée pour tempérer les excès qui peuvent résulter de la globalisation actuelle. Elle est également la mieux placée pour pouvoir, au nom de la civilisation, non pas s'imposer au monde ou le conquérir mais créer une dynamique humaniste de partage avec les autres aires culturelles : arabophone, hispanophone, lusophone...

Loin de se substituer à la culture dominante, une éthique de la diversité viendrait la tempérer en reconnaissant sa pertinence à l'échelle globale, celle des réseaux de l'économie et de l'information. En contrepartie, et à l'échelle de la proximité, celle des territoires, l'humanisme comme éthique du divers permettrait de mettre en place de nouvelles formes de gouvernance qui protègeraient l'individu et assureraient le respect de sa dignité. Ainsi entre la logique des réseaux et celle des territoires, la contradiction serait comblée par l'homme lui même.

En assumant cet humanisme intégral dont parle Senghor, la francophonie, avec ses partenaires d'autres aires culturelles, retrouverait son rôle premier de culture de civilisation qui fut le sien, notamment au XVIII° siècle dont la légèreté et la grâce n'ont pas été effacées de la mémoire. Mais cela n'aurait pas été rendu possible si cette culture n'était pas demeurée fidèle à cette éthique de la diversité qui nous vient de l'antiquité grecque. Il n'est pas excessif de dire que, sans doute, la culture française a su le mieux incarner ce qui était connu jadis sous le nom de "douceur exquise de l'hellénisme".

La valeur éthique principale de la globalisation est l'échange alors que dans une éthique de la diversité c'est l'homme qui est la valeur centrale.

Docteur Antoine COURBAN
Professeur de médecine à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth