L a   région Wallonne
  e n t r e   identité   
e t   
mobilité
La Belgique est engagée dans un profond processus de transformation institutionnelle, depuis la révision de la Constitution en 1970, qui inscrit l'existence de trois régions : Flandre, Bruxelles et Wallonie. Elle bascule dans une situation fédérale, voire confédérale au rythme des matières qui n'ont cessé de quitter le giron fédéral, depuis plus de trente ans. Depuis, chaque campagne électorale et les négociations de formation des gouvernements sont ponctués de revendications et de débats sur les matières à défédéraliser.
Luc MARECHAL

 

Mettre en parallèle à cette évolution institutionnelle divers processus liés à l'élaboration de visions stratégiques ou prospectives fournit une éclairage nouveau sur celles-ci. D'autant plus que la Wallonie s'est construite, se construit, non pas à partir d'une histoire commune qui a dû s'imposer à travers les événements historiques comme si elle était antérieure à ceux-ci. Elle n'a pas une langue qui lui est propre et qui l'identifie définitivement. La Wallonie s'est construite autour d'un projet de "renaissance économique", celle d'une région qui fut la première marquée sur le continent par la révolution industrielle.

Cette renaissance économique, pour de nombreux acteurs et observateurs, ne se limite pas à la stricte sphère économique mais au territoire, au social, au culturel. "L'identité wallonne ne peut se confondre, ni avec un nationalisme désuet fondé sur la tradition romantique du XIXème siècle, ni non plus avec la revendication d'une société homogène et uniformisante ou avec un repli sur soi. La Wallonie est culturellement plurielle dans ses appartenances locales et sous-régionales, dans ses appartenances culturelles dont l'immigration constitue un apport important" (Institut Jules Destrée, La Wallonie au futur. 10 ans de construction d'un projet de société, Charleroi, 1997, p. 34). Michel Molitor écrivait en 1984 : "la Wallonie est une société à faire, c'est en la faisant que les Wallons prendront conscience de leur identité" (Michel Molitor, "Wallonie : autour d 'un manifeste" dans La Revue Nouvelle, janvier 1984, p.17).

Ce "culte" du projet traduit-il l'absence d'un passé, d'une histoire, et par réflexe de survie, de recherche de repères, une projection dans un avenir qu'à défaut de saisir on cadre dans un projet ? Je ne répondrai pas à cette vaste question, si ce n'est pour relever que ceux qui portent cette identité par le projet sont ceux qui sont les plus soucieux d'une approche historique de la Wallonie et d'un projet qui prenne appui, non justification, sur une histoire d'un ou de peuples qui ont vécu sur un territoire, aujourd'hui défini politiquement.

Une identité qui se construit sur un projet situe la démarche dans une dialectique permanente entre le contenu du projet et le questionnement sur l'identité. A cet égard, il est intéressant de se pencher sur plusieurs initiatives émanant de la sphère de l'Etat ou de la société civile, qui se sont développées en Wallonie au fil (et sous l'effet) de la transformation fédérale de la Belgique.

Parmi ces initiatives, visons les plus significatives : d'une part le Schéma de développement de l'espace régional dans le registre des visions stratégiques territoriales et le Contrat d'avenir pour la Wallonie dans celui des visions politiques axées sur des essais de nouvelle gouvernance; d'autre part une double démarche prospective en cours de développement, émanant de la société civile (La Wallonie au futur) et du Gouvernement Wallon (Le Conseil supérieur de la prospective -expression non encore stabilisée).

Le SDER a été adopté en 1999, alors que sous l'appellation de PRATW (Plan régional d'aménagement du territoire wallon), le processus avait été lancé en 1976 ! Ce fut même une des premières décisions du premier Exécutif régional de Wallonie. Parties plus tard, les deux autres Régions élaborèrent en quelques années un document de même nature plus tôt : la Flandre avec le "Ruimtelijk Struktuurplan Vlaanderen -RSV, 1997" et Bruxelles avec le "Plan régional de développement -PRD, 1995".

La cause principale de cette longueur et des versions intermédiaires du SDER réside notamment dans les discussions sur le contenu (voire sur l'existence politique de la Wallonie). La Wallonie peut-elle mener une politique qu'elle puisse maîtriser ou est-elle sous influence extérieur ? En ce cas la stratégie consiste à trouver les moteurs " extérieurs " pour s'y accrocher. Ceci renvoie à toute la discussion sur l'endogène et l'exogène. Ainsi, par exemple, le conflit sur le choix de la capitale de la Wallonie (Bruxelles ou Namur) détourna les esprits de la construction d'un projet territorial. Par ailleurs, le peuplement à l'intérieur du territoire montre que près de 75% de la population se trouve à moins de 20 kms d'une frontière d'Etat ou régionale, alors que les grandes métropoles proches de la Wallonie comptent ensemble une population presqu'égale à celle de la Wallonie.

Le SDER est adopté finalement parce qu'un équilibre fut trouvé entre les forces intérieures au territoire et celles extérieures proches (les pôles comme Bruxelles, Lille, Aachen), …et sous la pression que constituaient les plans approuvés dans les deux autres Régions et l'approbation imminente du SDEC (Schéma de développement de l'espace communautaire) (Potsdam, mai 1999).

La démarche initiée par l'Institut Jules Destrée "La Wallonie au futur" part du constat que pour se développer, la Wallonie frappée de plein fouet, par l'effondrement de ce qui avait porté la première Révolution industrielle, devait "définir les nouveaux paradigmes de la société de demain et (…) déceler les signes de leur émergence en Wallonie dans les domaines de la vie économique, culturelle, sociale et politique" (Institut Jules Destrée, op.cit.,p.15).

Cette démarche au départ non explicitement prospective selon les canons de l'art démarre en 1987 avec un rassemblement largement ouvert à tous ceux qui voulaient construire ce nouveau paradigme, dans la suite des colloques plus spécialisés (enseignement en 1991 et, sous forme de conférence consensus, en 1994, emploi en 1995) et enfin sur les fondements de la nécessaire gouvernance, qui étaient progressivement apparus : l'évaluation et la prospective, avec en 1999 un congrès sous l'intitulé : "La Wallonie au futur. Sortir du XXème siècle : évaluation, innovation, prospective".

Lors d'une journée d'étude consacrée à la prospective, le Gouvernement annonça que l'Institut Destrée était chargé d'une mission de prospective pour le Gouvernement. Par ailleurs dans la continuité de ces actions antérieures, basées sur les acteurs du développement, l'Institut lance une démarche (2001-2003) d'une prospective citoyenne : Wallonie 2020. (Pour une présentation de l'ensemble de la démarche de l'Institut Jules Destrée, voir Philippe Destatte, "Les questions ouvertes de la prospective wallonne ou quand la société civile appelle le changement", dans Territoires 2020, Datar, n° 3, juin 2001, pp.139-153).

Suite à un processus de maturation (spécifique à toute idée nouvelle) et en lien avec le poids politique que confère l'élargissement des compétences régionales qui impose une visibilité politique aux autorités régionales, la prospective s'y impose comme une nécessité. Le Contrat d'avenir pour la Wallonie est aussi l'expression de cette visibilité et de la prise en compte institutionnelle que la Wallonie trouve sa force dans le projet. Le Contrat (approuvé le 16 février 2000 par le Parlement Wallon) est d'une part un développement et une concrétisation de Déclaration de politique régionale présenté devant le même Parlement lors de la mise en place du Gouvernement (le Contrat est volumétriquement 4 fois plus long que la déclaration, il fixe en outre des mesures plus concrètes et des objectifs). D'autre part, il se veut un contrat entre le Gouvernement et la population, et ce à l'issue d'un processus de consultation et de rencontres directes ministres-citoyens. La légitimité politique est dans le cheminement du projet et non dans une assisse historique forte ancrée séculairement. On retrouve là, par une sorte de bouclage, la pensée qui animait ceux qui en 1976, à l'aube de la Région Wallonne, lancèrent le PRATW : construire un projet sur et à partir d'un territoire.

En conclusion :

  • Peu de dispositions réglementaires, mais une démarche heuristique.
  • Une dimension participative, différente selon chaque document : puisée dans une longue pratique propre à l'aménagement du territoire pour le SDER, inscrite dans la nature même de l'Institut Jules Destrée (en bref club -au sens républicain- de réformateurs wallons issus largement de la société civile), initiée dans une démarche de gouvernance sensible à la contractualisation et à l'évaluation ainsi qu'à la recherche de nouvelles citoyennetés.
  • L'idée de rupture; La Wallonie au futur avec la notion de nouveau paradigme, Le Contrat d'avenir qui pose la rupture dès le début : "la situation générale reste préoccupante, particulièrement en matière d'emploi", "un sursaut est devenu indispensable". Le SDER qui est une rupture par sa nature volontairement stratégique et transversale.
  • Au long de cette analyse, ressort qu'il faut être en situation de capacité pour mener prospective ou vision stratégique. Cette capacité, ce peut être un seuil minimal de compétence pour disposer d'un contrôle suffisant, ce peut être la conscience politique et collective d'une existence (identité).

Luc MARECHAL
Inspecteur général
Division de l'aménagement et de l'urbanisme, Région Wallonne

Chef de Cabinet de Madame Isabelle DURANT
Vice-Première Ministre et Ministre de la Mobilité et des Transports