Création    d e    centralités
  e t    aménagement identitaire    
d e s    
territoires
Le thème de l'invention des territoires peut être illustré par des exemples concrets d'aménagement qui ont pour objectif d'intervenir sur les représentations des territoires et qui, en agissant sur les représentations, réagencent des organisations territoriales, en considérant en particulier la recomposition de ces nouvelles entités urbaines que l'on dénomme aires urbaines, métapoles, régions urbaines ou encore ville-territoire.
Marie-Christine FOURNY

 

L'abondance de termes témoigne d'ailleurs de la difficulté à identifier les caractères propres à ces espaces émergents.

Pour montrer cette réinvention des territoires locaux, il faut évoquer les aménagements de requalification que l'on observe dans des bourgs d'importance mineure, dans des communes de banlieue, dans les périphéries anodines des régions urbaines. Ces opérations de requalification visent à réaménager, voire même créer, des centralités communales, tant ces petites villes ont été submergées par la croissance résidentielle qu'ont connues les périphéries des grandes villes-centres dans les trois dernières décennies.

Les restes presque invisibles de leur identité passée, s'ils peuvent intervenir dans les constructions identitaires, sont inaptes à figurer ou supporter une centralité actualisée, dans la mesure où les flux ont changé d'échelle, où les lieux de la centralité économique se sont orientés en fonction des voies de communication.

Ces nouvelles centralités communales n'occupent pas le devant de la scène et sont de forme modeste, leurs dimensions politique, économique, sociale étant souvent fort réduites. Face aux préoccupations issues de la formation des aires urbaines, elles peuvent apparaître éloignées des grands enjeux, voire même en réaction à ces grands enjeux. Scientifiques et aménageurs analysent d'ailleurs bien plus volontiers sous le terme de "centralités périphériques" les nouvelles polarités économiques ou commerciales qui sont quant à elles à l'échelle supra-communale et n'ont pas visée symbolique.

Or cette volonté -politique, scientifique et aménagiste- d'identifier une structuration, de mettre en place un fonctionnement, à l'échelle des aires urbaines, tend trop souvent à autonomiser ces nouvelles échelles territoriales. On les considère en elles-mêmes, dans leur propre logique, dans leurs lieux propres et leurs éventuels organes de gestion. Le travail sur ce niveau de l'aire urbaine ne rend pas compte de la manière dont elle s'inscrit dans du territoire d'échelle locale, dans ce tissu "mineur" que dessinent les trames locales, les espaces résidentiels, les équipements communaux et les pratiques de proximité.

Les opérations de centralité, à ce titre, forment la "matière" locale à partir de laquelle se fabriquent les nouveaux territoires urbains, mais elles témoignent également que cette matière n'est pas amorphe. Elles donnent en cela une représentation à l'encontre de celles contenues dans les vocables de banlieue, de périphéries, qui témoignent d'une incapacité à différencier et à distinguer des espaces en dehors de celui de la ville-centre. Ces banlieues et périphéries ont longtemps souffert et souffrent encore d'un déni d'identité, moins dû à une absence d'identité qu'à un refus de reconnaissance d'identités différenciées.

Or ce déni fait le lit de la déterritorialisation, car comment produire de la citoyenneté, produire de l'appartenance à un organisme d'agglomération lorsque celle-ci n'a qu'une existence économique et fonctionnelle, que les attachements et les appartenances locales n'ont pas de mot pour se dire. Ou, lorsque ces appartenances se disent, elles ne parviennent souvent à le faire qu'en empruntant des attributs dépassés, qu'en adoptant des modes défensifs, sous la forme de communautarismes villageois ou de coalitions de voisinage défendant ses acquis territoriaux.

Dans ce contexte d'absence d'identification, la création de centralités semble le signe -et le moyen- de l'émergence d'une nouvelle territorialité des aires urbaines, qui se réaliserait par une nouvelle articulation entre le majeur et le mineur, le particulier et l'englobant, le maillage communal et l'espace supra-local. Elle procèderait d'un nouveau rapport entre les territoires locaux et la totalité urbaine qu'ils composent, rapport d'articulation, où l'on se pense comme une unité distincte mais néanmoins intégrée dans un territoire commun, rapport opposé à une hégémonie du global sur le local. rapport produisant un espace global par l'association et l'assemblage des territoires locaux.

En quoi les centralités périphériques témoignent-elles et participent-elles de ce type de construction ?

Elles affirment un territoire communal et, symboliquement et fonctionnellement, une qualité du territoire ; symbolisent et produisent une collectivité ; font du territoire un objet de débat, l'objet d'une conscience collective. Enfin, elles construisent des identités de position.

Dans ce mouvement, l'aire urbaine voit finalement sa représentation s'esquisser indirectement, de manière ascendante, à partir des desseins locaux. Elle serait issue de l'assemblage de ces unités locales et dont la fonction pourrait être, si l'on se place sur un registre politique, de réguler ces différents positionnements.

Pour finir, il ne s'agit pas de faire un panégyrique de ces opérations de centralité. Elles semblent significatives d'un processus de différenciation territoriale, cette différenciation se réalisant à partir d'un aménagement matériel et de la signification symbolique de cet aménagement. Ces centralités sont avant tout des outils de production symbolique, des moyens pour produire de nouvelles représentations du local et par là des moyens de redonner du sens aux espaces locaux, pris dans une totalité qui les niait et qui est, elle, aujourd'hui, en mal d'identification.

Marie-Christine FOURNY
Laboratoire THEO
Institut de Géographie Alpine
Grenoble