Il
est des zones rouges...
Elle
- Accusés de mouvement.
Mouvements spontanés, subversifs, poétiques
Il - Accusés de jouer, de révoluer. Je maccuse
de tout cela et je maintiens " coupable ".
Elle - Creuser le vide qui nous sépare de la réalité.
Il - Ecarteler la fissure-blessure et sen faire un oriflamme,
de passion, de colère, rouge saturé de dégoût
du sang.
Elle - Ah, et quelles nouvelles depuis hier ?
Il - Les nouvelles, ma chère, les dernières, sont toujours
meurtrières. Combien de têtes tombées, de membres
hâchés, de ventre enflés de famine et de vermine
? combien ?
Elle - Bien plus quhier, et bien moins que demain
Il - Nous voilà donc, hommes et femmes de connaissance, homo
sapiens, sages et modernes.
Charognards dégustant à toute heure les plus extravagants
malheurs. Savourant, simultanément, sentend, lincomparable
privilège de pleurer en toute liberté.
Elle - Est-ce là le prix de la conscience universelle ?
Suser les yeux et le corps à force de larmes et de contritions,
au nom de tous les misérables de la terre ? pour chaque estropié,
mutilé, exclus, oublié, génétiquement
muté, analphabète, séropositif, orphelin ?
Il - Amen
Elle - Mais sémouvoir du bleu du ciel, du chant du vent,
de la course des nuages
Il - Ça ne nourrit pas son homme
Elle - Faut-il impératif ! souffrir-mourir ? se lacérer
les fibres, senfoncer dans les paumes des ongles crochus et
gorgés du venin de lauto-culpabilisation ?
Il - Senchaîner à la douleur du condamné
qui traîne ses chaînes de malheur au bonheur des chaînes
de télé ?
Elle - Mais sémouvoir dun arbre ? un bel arbre,
grand et fort, épanoui, une société végétale
Il - Ah larbre menacé, difforme, pollué, contaminé,
irradié, ça vous procure dautres émois,
autrements vifs, nécessaires à nos sens émoussés,
à nos sentiments élimés.
Elle -
ça fait des conversations
Il - Pâtir avec, cest très bon ton, de bonne société,
de bonne guerre.
Elle - Et engranger, sou par sou. Toujours ça de pris, mon
cher ami.
Il - Et bien, jouons, à douleur et compassion. Mais sur un
autre type dinformation : éblouissements du cur,
périls intérieurs
Elle - Il est des états extrêmes où les massacres
spirituels brisent la dignité humaine.
Il - Il est des latitudes où labandon moral est tel que
lhomme nest plus quun mécanisme déserté
par la foi.
Elle - Il est des zones rouges où le cur nest plus
quun bout de viande meurtri et atone, drillé fonctionnellement,
absolument.
Il - Mais jouons encore, voulez-vous ?
Menons dautres enquêtes. Perçons dautres
souffrances, dautres peurs.
Elle - Celles de tous ces gens qui crient en silence ?
Il -
mais ne savent pas quils crient.
Car ils ont honte ! honte de leur impuissance à guérir
la moindre parcelle de ce malheur immense. Honte de souffrir malgré
leur supériorité économique, scientifique, technologique.
Elle - Malgré les autoroutes, le confort ménager, les
voyages organisés
?
Il - Coupables davoir honte de ne pas être heureux. Mais
tout-de-même faire semblant " car on ne sait pas ce que
lavenir nous réserve ".
Elle - Et quon a de la chance de ne pas être comme ceux
de là-bas, ex-ceci, ex-cela, et que, quand même, et même
si, enfin, on nest pas si mal lotis !
Il - Nous voici donc vers-de-terre dans ce ferment gâté,
pâte moisie qui se consume lâme à force dhypocrisie.
Elle - Mais le gâteau, cher ami, est de plus en plus petit
Il - Alors accusés ? Oui, et je hurle, coupables !
Coupables de froide indifférence devant vos crises pathologiques,
vos guerres fratricides.
Combien de vies de renoncement et de contrition nous faudrait-il pour
apporter le moindre soulagement à vos catastrophes ?
Elle - Nous ne voulons pas nous agenouiller, écrasés
sous le fardeau intolérable de limpuissance.
Il - Ni mea culpa, ni mortifications.
Elle - Pas de merci mon dieu de nous épargner ces souffrances.
A quoi bon préserver un corps sil nest plus quune
armoire à organes ?
Il - Allarte !
Les états désunis de lâme humaine sont aussi
meurtriers que les famines.
Debout ! Créez des événements, organisez des
meetings.
Déliez-vous les jambes et la langue. Creusez-vous la cervelle,
abîmez-vous les ongles.
Elle - Laissez parler les larmes, tenez-vous par le cur. Ne
vous laissez pas crever le ventre plein. Le rêve est aussi vital
que le pain.
©
Tamara
Laï 1992
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