Vive la crise ! Il faut comprendre ce cri du coeur paradoxal. En fait, les situations extrêmes, telle la crise de l'Erika au tournant de l'année 1999, sont les moments où nous pouvons éprouver avec le plus d'acuité les qualités et les défauts de nos pratiques démocratiques. Loin de nous l'idée d'en appeler à de bonnes crises comme d'autres en leurs temps en appelait à de bonnes guerres ; nous devons au contraire tout faire pour éviter les crises mais le meilleur moyen est sans aucun doute de s'y préparer, d'anticiper et, pour cela, nous devons impérativement placer la crise virtuelle ou actuelle au coeur de nos réflexions.
Qu'avons-nous fait pendant la dernière crise ?
Que ferons-nous pendant la prochaine crise ?
Que faisons-nous aujourd'hui même en situation de crise ?
Si l'on veut bien décrire la crise comme une rupture d'équilibre entre différentes forces qu'elles soient naturelles et/ou technologiques, culturelles et/ou politiques, l'enjeu démocratique des crises c'est d'abord celui du processus négocié qui permettra de conquérir un nouvel équilibre. À cet égard si l'on veut pouvoir négocier avec pertinence il importe que les négociateurs du nouveau contrat social qui fait suite à toute crise aient le courage de s'inscrire dans un processus d'information mutuelle systématique. Depuis quelques années et, notamment, à travers la crise de l'Erika nous avons tous pu mesurer l'importance de l'Internet dans ce processus.
Dans le contexte de la crise de l'Erika, le poids de l'Internet dans la lutte contre une pollution accidentelle majeure a bien été ressenti avec force par tous les acteurs comme en témoigne le compte-rendu de la journée d'information du Cedre qui s'est tenue sur ce thème le 18 octobre 2000.
Qu'il s'agisse des journalistes, des chercheurs du Cedre, des analystes de Meteo France, des webmestres de la Marine Nationale autant que de ceux de TotalFinaElf, tous se sont accordés à reconnaître que les citoyens actifs sur l'Internet avaient fait naître un nouvel acteur public de plein exercice, s'exprimant à parité avec les acteurs traditionnels ; tous reconnaissent également qu'il serait déraisonnable de ne pas en tirer des conclusions audacieuses.
La lecture du mémoire de Lara Guillou (DESS Analyse Economique et Gestion du Risque) titré Gestion de crise et Affaire Erika (L'intrusion d'Internet dans le débat public) et réalisé sous la direction de Jean-Pierre Pagès (Agoramétrie), peut éclairer aussi bien ceux qui n'ont pas vécu cet évènement en direct que ceux qui en étaient trop proches pour l'analyser.
On se reportera également avec profit au compte-rendu des Entretiens Scientifiques (Science et Ethique ou le devoir de parole) dont l'édition 2000 fut largement marquée par cette thématique (également dans Libération)
Aujourd'hui nous avons le recul nécessaire pour observer à nouveau attentivement le phénomêne qui s'inscrit désormais pour nous dans une réflexion durable sur la gestion des crises.
La justice suit son cours, les experts analysent, les politiques semblent respirer plus tranquillement ; la société civile quant à elle n'en a pas fini et, forte d'une expérience de plusieurs mois, elle poursuit ici ses investigations : c'est l'occasion de faire le point, de réaffirmer la présence du public dans le débat public et sans doute de reprendre l'initiative.
Parce que nous avons fait nos premières expériences dans un contexte maritime il est utile de souligner un parallèle évident entre société en réseaux et société maritime ; la publicité ne s'est pas privée d'en user, nous utilisons ici des navigateurs sans parler des balises qui peuplent les codes de nos pages et, par-dessus tout cela, l'univers des phares et balises a partie liée avec la modernité du monde de l'information et de la communication, un monde basé lui aussi sur le traitement du signal, lequel ne se différencie des signaux traditionnels que par l'étendue des distances désormais couvertes par des signaux de toute nature.
Puisque nous nous préoccupons de l'usage de l'Internet au bénéfice de l'intérêt général, il faut aussi se souvenir que, longtemps avant l'Internet, le phare a été lui-même l'exemple classique d'un bien public comme cela a été analysé par Ronald Coase, prix Nobel d'économie (The Lighthouse in Economics) : tous les navires profitent de sa lumière, et les
bénéfices que cette dernière procure restent les mêmes pour tous les bateaux, aussi nombreux qu'ils soient. Ensuite, l'histoire des
phares illustre un message important : l'idée qu'un bien public n'a pas nécessairement à être fourni directement par les
gouvernements. Au cours des siècles, les phares ont été bâtis et gérés par des investisseurs privés, des corporations maritimes et
des associations des secteurs public et privé, sans compter les organes et organismes gouvernementaux. Du réseau mondial des
phares à l'Internet, il y a plus qu'une métaphore, une véritable filiation
Il est temps de construire un véritable réseau d'information mutuelle pour une gestion démocratique des crises auxquelles nos sociétés peuvent être confrontées ; c'est à dire un espace à travers lequel les différents acteurs se feront obligation de coopérer de bonne foi et de façon confiante avec une vision claire de ce que pourrait être ce bien public : un dispositif d'information dédié à la prévention et, lorsque l'évènement survient, à la gestion démocratique des crises et à leurs conséquences.
C'est une proposition ouverte que fait le RadioPhare aujourd'hui à tous les acteurs sans aucune exclusive, il ne tient qu'à eux de la saisir... pour l'heure nous en
construisons ici le cahier des charges : Un réseau d'information mutuelle c'est à dire un réseau indépendant autant que faire se peut, un réseau dynamique capable de reconnaitre les multiples productions d'informations utiles de tous les acteurs, capable d'accompagner et de favoriser le dialogue à flux tendu entre ces différents acteurs. C'est simple, ça ne coûte pas cher, ça ne demande pour fonctionner qu'un peu de volonté politique, un peu de
légitimité, juste ce qu'il faut de pouvoir pour stimuler les coopérations sans s'épuiser en vaines querelles.